"Elle. Depuis quelques semaines, elle a du mal à se lever. Le noir l’aspire petit à petit. Elle a 15 ans, la vie devant elle. Mais la vie est devenue un fardeau trop lourd à porter. Lui. C’est son père. Au début, il a mis ça sur le compte de l’adolescence. Depuis ses 15 ans à lui, tout a tellement changé. La planète, Internet, les réseaux sociaux… Le monde qu’il croyait un peu comprendre lui échappe, et ses certitudes aussi. Lui, c’est moi. Elle, c’est ma fille. Ce livre est l’histoire d’une famille frappée par la dépression adolescente. Le passage est notre récit à deux voix. Ce sont mes mots et mes images, et ceux que j’ai choisis pour elle, avec son accord, pour témoigner."
Bouleversant. C'est le premier mot qui m'est venu à l'esprit après avoir refermé cet album. Mathieu Persan, illustrateur connu et reconnu pour la puissance de ses créations, s'est lancé dans la bande dessinée pour raconter un drame familial, un drame qui s'inscrit dans un fléau dont on ne connaît pas encore l'ampleur, celui de la maladie mentale chez les jeunes. Une décision prise après que sa fille de 15 ans ait fait une tentative de suicide, et qu'il ait pu constater, après des entretiens avec des médecins, des visites à l'hôpital, mais aussi quelques recherches, que ce cas n'était pas isolé. Il a choisi le récit à deux voix, la sienne d'abord, celle d'un père qui n'a rien vu venir, qui mettait les silences, les évitements, sur le compte de l'adolescence, cet état aux contours flous, bien pratique lorsqu'on doit qualifier un comportement. Et puis qui voit l'étendue du désastre lorsqu'il voit sa fille à l'hôpital pour la première fois depuis l'accident, et la voit rebondir contre les murs, totalement incapable de se tenir en équilibre. Ce passage m'a serré le cœur.
Mathieu Persan raconte donc les peurs, les doutes, les questions, la culpabilité et le sentiment d'impuissance (probablement pire que tout quand il s'agit de son enfant) qui les ont saisis, lui et son épouse, face à la révélation de la maladie de sa fille. Et puis ce moment de vertige, mêlé de colère, lorsque le personnel d'une institution leur dit que leur fille est trop malade pour eux, mais comme s'il s'agissait d'un problème de scolarité... La deuxième voix est celle de sa fille, une voix qu'il a "arrangée", sur la base de ce qu'elle a pu lui dire, de ce qu'il a recueilli auprès des soignants, aussi. La prise de médicaments pour oublier ses pensées absurdes qui l'assaillent, cette impression de ne pas être à sa place, d'être mise au ban de la société, de sa classe, de son école... Des sentiments diffus, flous, qui ne reposent sur rien, mais dont elle ne peut se défaire... C'est un double témoignage tétanisant, et un sujet qui est un tabou, un non-dit dans notre société, où l'on pense que la maladie mentale est l'apanage des adultes. Non, la dépression existe aussi chez les adolescents, voir chez les enfants, et il est temps qu'on en parle, qu'on mette en place des choses pour les accompagner. Mathieu Persan y apporte donc sa contribution, dans ce cri de détresse graphique tout en noir et blanc, un cri puissant, qu'on n'oublie pas. Et en plus... Tous les droits d'auteur de ce livre seront reversés à des associations œuvrant pour la santé mentale des jeunes.
Voici donc le dernier King traduit en date, le septième mettant en scène son personnage fétiche du moment, Holly Gibney, détective privée dotée d'une intuition hors du commun mais aussi d'un neuroatypisme pouvant l'handicaper dans les relations sociales. Cette fois-ci Holly est engagée par une star de l'édition, une certaine Kate McKay, chantre du féminisme et pro-choix qui entame une tournée de promotion mâtinée de one woman show à travers les Etats-Unis, et qui pense que sa vie est menacée après une agression sur son assistante, Corrie. Dans le même temps Holly est informée par son amie policière Isabelle "Izzy" Jaynes d'une nouvelle affaire qui secoue leur petite ville de l'Ohio, celle d'un homme qui abat des personnes au hasard et glisse dans les doigts des victimes des papiers comportant les noms des douze jurés ayant fait condamner à tort un homme pour pédopornographie. Un homme qui a été tué en prison par un co-détenu...
Holly a par le passé, à deux reprises au moins, eu affaire à des créatures dont l'existence et les motivations dépassent l'entendement. Mais dans les autres, nous sommes dans du thriller relativement basique, si on met de côté le profil particulier de Holly. C'est le cas ici, si l'on excepte la toute dernière scène. Les deux affaires dans lesquelles est impliquée Holly se rejoignent dans un final assez violent, et le sous-texte du roman est quant à lui politiquement chargé.
Car nous avons en effet deux détraqué(e)s qui agressent des gens au hasard ou pas : l'un(e), mû(e) par un sentiment de mission religieuse, veut à tout prix empêcher une influente pro-choix -mais pas systématiquement pour l'avortement, la nuance est importante, de faire des adeptes par le biais de ses conférences. Quitte à mourir avec elle. L'autre, rongé(e) par la culpabilité souhaite en finir, mais pas seul(e). Malheureusement pour eux, se trouvent sur leur route cette détective hors normes et ses amis, de longue date ou de circonstance. King s'efforce de nous mettre dans leurs tête, de nous faire comprendre leurs motivations, mais force est de conclure que ce sont des maboules, selon les termes même de l'un des personnages. La religion, l'obscurantisme, le patriarcat : les causes de nombreux maux, mais surtout des méfaits, des crimes de ces deux personnages. On voit clairement le positionnement de King dans tout ça, d'autant plus qu'il liste en postface plusieurs personnes ayant été tuées parce qu'œuvrant pour faciliter l'accès des femmes à l'avortement.
Disons quelques mots une nouvelle fois sur la traduction du titre très approximative : Never flinch est devenu Ne jamais trembler, alors que cela s'approche plutôt de Ne jamais flancher... Mais après The Outsider devenu l'Outsider(!) et Later devenu Après (notamment), Albin Michel n'est plus à une approximation près, tant que le nom de King est sur la couverture, ça se vend par palettes.
Que penser de ce nouvel opus ? Ce n'est pas le meilleur roman du King, pas même le meilleur mettant en scène Holly. On se retrouve assez vite perdu dans l'intrigue, tortueuse, avec une dizaine de personnages principaux et secondaires, même si certains sont familiers (au-delà de Holly, Pete Huntley et les frère et sœur Jerome et Barbara Robinson, Izzy Jaynes était déjà présente au début de la trilogie Hodges). j'ai eu surtout l'impression que l'auteur voulait livrer en sous-titre un plaidoyer pour le choix en cas de grossesse non désirée, d'hommage aux bénévoles et professionnels des services d'IVG et planning familial (dont les noms de certains, victimes de la folie de leurs détracteurs, sont listés en fin d'ouvrage). Etant sensibilisé à la question (et pro-choix moi aussi), il a trouvé en moi un allié certain. Et s'est sans toute attiré de nouvelles inimitiés (si c'était encore possible) dans les rangs de MAGA. Mais je trouve que ce plaidoyer est assez mou, le personnage de Kate Mc Kay étant plutôt bancal, et les deux "méchants" trop caricaturaux. Ce qui affaiblit le message du roman. Un peu bof, finalement. En revanche l'atmosphère du roman est assez noire, désespérée, ça reste du thriller de bon niveau.
Dans l'épisode II, on avait laissé la petite ville de Perdido dans une drôle de situation, des enjeux de pouvoir exacerbés ainsi qu'une digue dressée pour contrer les flots furieux de la rivière voisine. Tout n'est donc pas terminé pour la famille Caskey, la plus influente de la ville, loin de là.
J'en veux pour preuve cette incroyable scène d'une fusillade provoquée par un mari violent, furieux que sa femme échappe à son emprise et surtout ne subvienne plus à ses besoins. J'en veux aussi pour preuve cette crise fulgurante d'arthrite qui paralyse l'une des filles du couple Oscar-Elinor, pendant deux ans, une crise qui se déclare juste après la balade en barque de la jeune fille avec une cousine sur les eaux de la Perdido, à la recherche de sa source, et sa vision d'une créature pour le moins étrange à proximité de cette même source...
L'animosité, pour ne pas dire la haine que se vouent Mary-Love et Elinor, va connaître un sommet dans ce troisième opus, on va même atteindre un point de non-retour assez inattendu. J'ai dévoré le roman en l'espace de deux voyages en train de deux heures chacun, ne pouvant m'en détacher. Le dosage entre comédie de moeurs, saga familiale et atmosphère étrange est toujours savamment dosée, les personnages grandissent, évoluent (une quinzaine d'années sont ainsi récapitulées et relatées dans ce volume), et quelque chose me dit qu'une nouvelle rivalité va secouer Perdido dans la suite.
Une bonne partie du monde a connu ces dernières années une crise sanitaire (presque) sans précédent, qui a causé la mort de millions de personnes, et encore présente dans les mémoires. A l'époque, les comparaisons avec des œuvres de fiction célèbres ont fleuri (sans réfléchir, je cite le roman de Stephen King Le Fléau et le film Virus, de Wolfgang Petersen, sans oublier la série de comics et de télévision The Walking Dead). Mais jusque-là je n'avais pas encore lu d'histoire en faisant le sujet principal, et de belle manière.
C'est désormais chose faite avec ce thriller de la Russe Yana Vagner. Il faut dire que la Russie en hiver est un cadre idéal pour une atmosphère de fin du monde telle qu'on l'a un peu ressentie il y a quelques années. Elle nous emmène dans l'esprit d'Anna, mère d'un adolescent de 16 ans et compagne de Sergueï, un homme énergique qui garde une certaine part d'ombre mais décide de sauver sa famille lorsque tout commence à déconner. De les emmener loin au nord-ouest, vers un refuge sur une île au milieu d'un lac complètement paumé. Aidé de son père et d'un couple de voisins, Sergueï prend en main l'organisation de l'expédition, mais tout ne va bien sûr pas se passer comme prévu.
Ici point de zombies, mais des pauvres hères qui cherchent à survivre, parfois en s'en prenant, armes à la main, à d'autres réfugiés... Sur des routes verglacées, entourées d'énormes congères, les véhicules du groupe -qui va s'agrandir au fil des rencontres- vont se frayer un chemin. La quête de nourriture, de carburant, avec l'ombre du virus qui plane, Sergueï tiraillé par une partie de son passé, tout cela confère une atmosphère très inquiétante, presque paranoïaque au récit, qui ne vous lâche pas dès lors que tous se mettent en route. Car si certaines rencontres, comme cet homme avec un tractopelle, peuvent s'avérer bénéfiques, d'autres sont moins heureuses et compliquent la progression du groupe.
Au-delà de l'écriture directe, presque viscérale, de Yana Vagner, son roman recèle de nombreuses qualités. Au travers de cette fuite en avant, une microsociété se construit, avec des individus dominants, qui sont forcément les hommes, et les femmes se retrouvent à jouer les figurantes lors des séquences nécessitant de la force, ou même pour conduire longuement les voitures. Un état qui va amener Anna, et ses compagnes, à peut-être réagir. De même la caractérisation des personnages est maîtrisée, et l'antagonisme latent entre Anna et Irina, actuelle et ancienne compagnes de Sergueï, ne disparaît pas avec la situation de crise.
On en vient à ne pas pouvoir lâcher le bouquin, dans ce voyage qui n'en finit pas au long des 540 pages de l'édition poche. Je lirai la suite, Le Lac, avec beaucoup d'intérêt.
Huit lycéens d’une section Arts Appliqués ont l’habitude de faire la fête le samedi soir dans une maison de campagne isolée. Pour changer, l’un d’eux propose d’organiser une soirée frissons. Le but du jeu : effrayer les autres, et les faire boire. Mais avec des ados aussi créatifs, les bonnes blagues laissent bientôt la place à des mises en scène angoissantes. L’ambiance devient pesante. Et quand un orage éclate, le groupe se retrouve coupé du monde. Bientôt, des bruits étranges retentissent dans la maison, des pierres surgissent de nulle part, un garçon disparaît, puis une fille…
Je ne connaissais pas Philip Le Roy avant de tomber un peu par hasard sur ce roman. Il s'agit d'un huis clos horrifique qui tourne mal, voire très mal. Comme on s'en doute, les lycéens se livrent donc à une joute de trucs plus effrayants les uns que les autres. Ce qui m'a énervé assez vite, c'est qu'à aucun moment les "victimes" ou les témoins ne se doutent que leurs copains sont en train de leur faire des farces. Ok, ils sont alcoolisés, mais leurs paroles font la plupart du temps état d'une certaine lucidité de pensée. Il faut donc en conclure qu'ils sont particulièrement idiots. Un peu comme les personnages des films d'horreur américains, qui sont d'ailleurs régulièrement cités. L'auteur fait donc preuve d'une certaine culture du genre, même s'il ne s'en sert finalement que très peu, préférant -et c'est un bon point, quelque part- des "farces" s'inspirant de la culture européenne, et même encore plus locales, avec cette mention d'évènements paranormaux ayant été "constatés" dans le secteur du Col de Vence, théâtre du roman (et lieu de domicile de l'auteur).
Par contre certaines "blagues" vont clairement trop loin, et même si les "victimes" trouvent ça "trop cool", je suis relativement choqué qu'il n'y ait pas de poursuites pour certains. On est dans la littérature jeunesse, je sais, et l'histoire flirte largement avec le paranormal, mais le reste se veut plutôt réaliste, donc je ne trouve pas ça très responsable, au final...
A l'occasion de la sortie en poche de cet ouvrage, remettons en lumlière le livre de Tom Shippey.
Ce titre un brin provocateur, c'est Tom Shippey, spécialiste du médiéval et philologue, tout comme Tolkien, qui l'a utilisé. Comme lui, il a enseigné à Leeds et Oxford, avant de partir enseigner aux Etats-Unis. Cet ouvrage, réalisé en 2000, a l'ambition de passer en revue toute l'oeuvre du professeur sortie jusque-là.
On commence par le Hobbit, et l'invention de la Terre du Milieu, au travers de l'inspiration narrative (les contes nordiques), les noms, mais aussi la façon dont l'ouvrage a été reçu par la critique de l'époque. Vient ensuite le Seigneur des Anneaux, gros morceau largement analysé ici. Shippey met l'accent sur le Conseil d'Elrond, moment de révélation des personnages et véritable rampe de lancement de l'histoire. Les différents niveaux de langage (entre Hobbits, ou encore lorsque c'est un roi qui s'exprime, etc.) sont également évoqués, par exemple entre le Rohan et le Gondor. Shippey met par ailleurs l'accent sur la technique de l'entrelacement, que n'a pas inventée Tolkien, mais qu'il a portée à un niveau difficilement atteignable. Pour rappel ou info, cette technique consiste à diviser un récit entre plusieurs fils narratifs, suivant divers groupes de personnages (ou personnages seuls), qui évoluent en parallèle avant de se recroiser ou se rejoindre totalement. On trouve même dans l'ouvrage un schéma indiquant les différentes avancées de l'intrigue, ou plutôt DES intrigues.
Tout un chapitre est consacré à la personnification du Mal, incarné par l'Anneau Unique et les Spectres de l'Anneau. Et qui dit Mal dit concepts positifs, pour faire la balance : la chance et le courage. Des valeurs qui amènent le chercheur sur le terrain de l'allégorie, qu'elle soit volontaire ou pas puisque les situations et les dilemmes rencontrés par les personnages du Seigneur des Anneaux rappellent plus ou moins les évènements -parfois tragiques- qui ont jalonné la première moitié du XXème siècle. Shippey évoque ensuite brièvement deux figures secondaires de SdA, à savoir Saruman et Denethor, qu'il qualifie respectivement de technologiste et de fonctionnaire, du fait de leurs caractéristiques et de leurs attributs.
L'auteur s'attache ensuite à analyser la poésie, plus présente qu'on ne le croit dans le Seigneur des Anneaux ; il rapproche cette tradition de celle de Shakespeare et de Milton, principalement. In fine, il essaie de placer le roman le plus connu de Tolkien dans une case, en termes de genre. Il convoque pour ce faire l'échelle inventée par le critique Northrop Frye, selon laquelle il y a cinq genres littéraires, définis uniquement par la nature de leurs personnages. Bien évidemment, le Seigneur des Anneaux échappe à toute classification, puisqu'il puise dans de nombreuses caractéristiques.
Thomas Alan Shippey s'attaque ensuite au Silmarillion, l'œuvre de cœur de Tolkien. Entre maturation (extrêmement) lente, dimension mythique et complexité presque extrême, Le Simarillion est hors normes. Il passe ensuite en revue les "œuvres courtes", dans lesquelles il classe Feuille, de Niggle, Smith de Grand Wootton, ou encore ses poèmes ; toutes des histoires contenant peu ou prou des éléments d'autobiographie. Un éclairage fort intéressant que j'aurais aimé avoir lorsque j'ai lu ces écrits il y a une bonne vingtaine d'années...
Dans une longue postface, Shippey s'intéresse aux suiveurs et aux critiques, mais fait avant tout le parallèle avec James Joyce, considéré lui aussi comme un auteur majeur du XXème siècle. En ce qui concerne les critiques, Shippey réduit leur haine viscérale envers Tolkien à une sorte d'incompréhension crasse, couplée à une méfiance native pour le roman populaire, c'est à dire qui rencontre d'emblée un grand succès en termes de ventes.
Tolkien a suscité de multiples vocations littéraires, avec des succès divers. Shippeycite l'Epée de Shannara, de Terry Brooks, Thomas Covenant, de Stephen Donaldson, ou encore the Weirdstone of Brisingamen, d'Alan Garner, œuvre la moins connue du lot, mais qui semble valoir le détour.
En conclusion, Shippey explique que ce qui a rendu la lecture de l'œuvre de Tolkien aussi aisée est sa dimension métaphorique, entre les personnages fantastiques et les situations qui rappellent des évènements du XXème siècle. Il n'a pas inventé le genre de la fantasy, mais l'a véritablement modernisé, en le formalisant, en le réécrivant pour les lecteurs de son temps. Et c'est ce génie qui en a fait la cible des critiques, eux qui n'arrivaient pas à le mettre dans une case, ou même le voyaient comme une menace face à l'establishment.
L'ouvrage se termine sur une dizaine de pages de références bibliographiques, entre œuvres de Tolkien, avec la mention des traductions en français lorsqu'elles existent, et exégèses de son œuvre. A noter qu'en ce qui concerne le Hobbit et le Seigneur des Anneaux, l'éditeur Bragelonne s'est aligné sur la nouvelle traduction réalisée par Daniel Lauzon. Il faut dire que le directeur de la collection Essais est Vincent Ferré, qui a dirigé les traductions de Tolkien chez l'éditeur historique Christian Bourgois. Cela a dû faciliter les passerelles en termes de traduction de l'ouvrage de Shippey.
Au final, un ouvrage très intéressant, considéré comme une référence par les tolkienistes, mais qui a un seul défaut, c'est qu'il part un peu dans tous les sens. J'ai parfois eu l'impression que dans un chapitre consacré à un sujet relativement précis, Shippey rajoutait un passage sur tel point de philologie. Une démarche pas inintéressante en soi, mais un peu déstabilisante pour le lecteur.
C'est la première fois que je lis un recueil de nouvelles ou novellas du fils, Joe Hill, juste après un recueil de même nature signé du père, Stephen King. Le hasard des achats, des choix de lecture, parfois dus aux circonstances. Et si j'apprécie l'œuvre du père depuis longtemps, comme en témoigne la longue liste de ses bouquins chroniqués ici, je dois dire que j'aime également beaucoup celle du fils. Si King a une écriture viscérale, naturaliste, qui peut vous procurer de nombreuses émotions, celle de Hill est à mon sens plus chirurgicale, plus travaillée, mais non moins prenante. Ou alors il est mieux traduit, mais je penche quand même pour la première possibilité.
Ici nous avons un gros livre de poche, contenant quatre novellas très différentes. La première, Instantané, est assez classique dans l'œuvre commune du père et du fils, avec cet homme qui a le pouvoir de voler des souvenirs grâce à un appareil photo particulier, semblable à un Polaroïd. Il s'agit, outre d'une histoire teintée de fantastique, d'une belle parabole sur le temps qui passe, l'importance des souvenirs, qui ne mégote pas sur la poésie et la tendresse envers ses personnages, notamment une vieille dame.
Chargé est un récit ambitieux d'environ deux cents pages, nous emmenant dans un centre commercial, plus précisément une bijouterie, où une employée, rejetée par son patron dont elle fut la maîtresse, décide de le tuer avant de se suicider. Mais l'affaire dérape avec l'intervention d'un vigile qui a la gâchette facile, et tue la jeune femme, mais aussi trois autres personnes, par accident ou pour masquer certaines choses. Il devient ainsi un héros national, avant qu'une journaliste tenace décide d'enquêter sur son compte, guidée par un drame familial survenu vingt ans plus tôt.
Il s'agit là d'une des meilleures histoires que j'aie jamais lues. Joe Hill y brasse beaucoup de choses essentielles, comme les violences policières aux Etats-Unis au sujet de la population noire, l'hypocrisie de cette même police américaine, le stress post-traumatique, la peur du terrorisme, le droit de porter une arme, ou encore la société de consommation. Tout cela dans une ambiance un peu apocalyptique, avec ce feu de forêt géant qui menace cette ville de Californie. Le récit est dense, implacable, et la fin est plus noire que noire. Rien que pour cette histoire, le recueil vaut l'achat.
La troisième récit, Là-haut, est assez sympa. Aubrey est un étudiant qui accompagne un groupe d'amis dans un saut en parachute pour accomplir les dernières volontés d'une amie décédée prématurément d'un cancer. Mais à peine sorti de l'avion, Aubrey se retrouve... sur un nuage. Littéralement. Sur un objet non identifié qui navigue entre les nuages, et qui semble se remodeler pour correspondre aux moindres désirs de son hôte, à part pour qu'il en descende ou qu'il meure. Le jeune homme va devoir trouver une astuce pour s'en sortir. Un récit qui recèle une grande part de mystère, mais comporte quelques longueurs.
Je suis nettement plus réservé sur le dernier récit, La Pluie. Une journée chaude à Boulder, au Colorado, est endeuillée par une pluie soudaine, non pas d'eau, mais d'aiguilles coupantes comme des rasoirs. Une jeune femme ayant assisté à la mort subite de sa compagne et de la mère de cette dernière se donne comme mission d'aller prévenir leur père et mari à Denver, à une cinquantaine de kilomètres. Commence alors une petite odyssée qui donne un aperçu de comment pourrait commencer la fin du monde, entre pillages, mesquineries et meurtres de masse. Si l'idée de base est intéressante, j'ai trouvé qu'il y avait pas mal de maladresses dans les actions des personnages, nonobstant l'intention louable de défendre la cause LGBTQIA+ et de taper sur Trump.
Au final un recueil pas inintéressant, mais des histoires allant de passable à excellente.
Avant d’être connu sous le nom du Loup Blanc ou du Boucher de Blaviken, Geralt de Riv était un jeune sorceleur formé à Kaer Morhen, faisant ses premiers pas dans un monde incapable de comprendre ni d’accepter ceux de son espèce. Lorsqu’un acte d’héroïsme naïf tourne mal, Geralt n’est sauvé de la corde que par Preston Holt, un sorceleur au mystérieux passé et aux motivations secrètes. Sous son aile, Geralt apprend peu à peu ce que signifie réellement s’engager sur la Voie, protéger les humains qui le craignent et survivre dans un environnement hostile en adoptant ses propres règles. Mais alors que la frontière entre le bien et le mal s’estompe, Geralt doit faire un choix : devenir le monstre que tous imaginent, ou un être totalement différent.
Ce roman est un évènement dans le petit monde de la fantasy européenne. En effet la série littéraire Wiedźmin, initiée en 1990 par le Polonais Andrzej Sapkowski, a connu un succès phénoménal dans son pays, et a contaminé le monde occidental, Netflix l'adaptant notamment en une série qui compte trois saisons et qui est toujours en cours. Une série de jeux video à succès est également venue enrichir l'univers créée par l'auteur polonais. Mais le dernier avatar du Sorceleur date de 2013, avec La Saison des Orages, une histoire hors de la série principale. Mais alors qu'on pensait Sapkowski profitant de sa retraite en allant pêcher près de chez lui, il crée la surprise en publiant, après une dizaine d'année de silence, ce nouveau roman, La Croisée des Corbeaux, qui revient sur les premières aventures de Geralt, et prenant presque directement la suite de La Route d'où l'on ne revient pas, une nouvelle qui a été publiée tardivement en français par les Editions Bragelonne.
Refermons la parenthèse pour revenir à nos moutons monstrueux. Ce roman ressemble à un assemblage de plusieurs nouvelles aux intérêts divers, puisqu'on y voit Geralt accepter divers contrats ou voler au secours de personnes en difficulté. On le voit apprendre à se battre sous la houlette de Preston Holt, et accompagner ce dernier à la rencontre de son destin. Le point nodal de cette histoire est un évènement aux contours flous, une bataille ayant eu lieu trente ans auparavant à Kaer Morhen, auquel Holt est lié. Au fil de ses rencontres, Geralt va démêler l'écheveau et en savoir plus sur cette sombre histoire. Plusieurs clins d'oeil émaillent cette enquête, comme la "rencontre" entre le jeune sorceleur et sa monture Ablette, quelques précisions sur les Signes, ces rituels cabalistiques qui permettent aux sorceleurs d'utiliser des pouvoirs spéciaux, ou encore les premiers "dysfonctionnements" de notre héros, qui se met à ressentir de la peur face à certains monstres, ou de l'empathie face à certains humains en mauvaise posture. des sentiments qu'il est censé ne jamais éprouver du fait de sa mutation... L'occasion d'ailleurs pour lui de discuter des origines de sa caste avec son mentor.
La lecture de ce nouvel (et ultime ?) opus s'est avérée plutôt plaisante en plus d'être intéressante. L'écriture de Sapkowski s'est nettement améliorée depuis ses débuts il y a 35 ans, et les enchaînements entre les différents segments sont plutôt bien réalisés. Un opus qui fera bien plaisir, je pense, aux nombreux fans de la première heure des aventures de Geralt and co, qui tient ici seul le aut du pavé.
1960. Un chercheur en histoire à l'université se voit confier une étrange mission : enquêter sur les raisons qui ont empêché le bombardement nucléaire de la ville d'Hiroshima, quinze ans plus tôt.
Hiroshima, août 1945. Hitomi, une fillette dont le frère aîné est un pilote de l'armée de l'air japonaise, se réveille en sursaut, en proie à des visions de paysaaes ravagés par les flammes, de personnes qui brûlent au contact d'un souffle destructeur... Et son frère, qui n'a pas donné de nouvelles depuis des mois, vient lui parler dans ses rêves pour lui dire de mettre fin à cette tragédie...
Nous sommes bel et bien dans une uchronie avec ce très court roman de Stéphane Desienne. Comme l'indique le résumé, une grande partie de l'intrigue, dans sa première moitié, alterne entre les timelines des deux personnages, avant que l'historien-enquêteur soit le seul dont on emboîte le pas par la suite. C'est très bien écrit, on a du mal à lâcher l'histoire, et on se surprend même à faire des pauses dans la lecture, tant ces 150 pages -en petit format se dévorent, dans ses deux premiers tiers cependant, et sur la fin. Il y a un tronçon qui m'a semblé plus chaotique, avec l'intervention de plusieurs personnalités historiques qui tombait comme un cheveu sur la soupe, malgré une certaine cohérence de la méthode. Il m'a semblé que l'histoire aurait été aussi bien menée, aussi logique (pour peu qu'on accepte d'être dans de l'uchronie et même plus largement dans de l'imaginaire), sans l'adjonction de tous ces personnages.
Mais dans l'ensemble j'ai passé un bon petit moment de lecture avec cet auteur que je découvre à cette occasion.
Chaque nouveau livre de Stephen King est un évènement, et a fortiori quand il s'agit d'un recueil de nouvelles, comme c'est le cas ici. Il s'agit d'ailleurs du XXème en la matière, chez ce maître de l'exercice.
Le recueil s'ouvre sur Deux crapules emplies de talent, un récit encapsulé où le fils d'un écrivain célèbre, désormais décédé, tente de découvrir pourquoi celui-ci a justement, brusquement, rencontré le succès, alors que rien ne l'y prédestinait, et qu'il avait passé les quarante première années de sa vie à faire tout autre chose, tout comme son meilleur ami, qui lui est devenu un peintre de renom au même moment. Il semblerait que la réponse à l'énigme se trouve dans une partie de chasse dans un coin reculé du Maine (toujours dans cette géographie imaginaire de King), en fin d'année 1978... Le recueil commence fort, avec cette histoire qui mélange ruralité, amitié et sensibilité artistique, avec un argument fantastique assez rare chez King. C'est très plaisant.
Dans Cinquième étape un inconnu aborde un vieil homme sur un banc dans un parc, et lui parle de son parcours au sein des Alcooliques anonymes, réparti en cinq étapes. Et la cinquième consiste à parler de ses démons à un inconnu. La fin de la nouvelle est cruelle, mais j'avoue l'avoir moyennement appréciée.
Willie le Tordu est le surnom d'un préadolescent présentant des troubles autistiques, et qui apprécie beaucoup les histoires de son grand-père, au crépuscule de sa vie, et qui prétend avoir vécu très loin dans le passé. Là encore, une fin cruelle, mais que j'ai trouvée plus sympa, ne l'ayant pas vue venir. A noter que la nouvelle avait été précédemment traduite et publiée en France dans la revue Bifrost en 2021, sous le titre Willie le Zinzin.
Vient ensuite le morceau de choix du recueil, la novella Le Mauvais rêve de Danny Coughlin. Responsable du ménage dans un lycée, Danny Coughlin rêve qu'il trouve une cadavre de femme dans une ancienne station-service, dans un endroit où il n'est jamais allé. N'en tenant d'abord pas compte, le rêve se met à le hanter, jusqu'au jour où Danny décide d'aller voir sur place, et se retrouve à faire exactement les mêmes gestes que dans son rêve, et trouve le cadavre vu en rêve. estimant que personne ne le croirait, il décide de signaler le problème anonymement à la police, qui parvient rapidement à le retrouver. Il devient, de fait, le principal suspect du meurtre de la jeune femme.
On est sur du grand King avec cette novella, qui je crois est déjà en cours d'adaptation. Il faut dire que tout y est : un peu de paranormal, un gars ordinaire qui ne veut pas d'ennuis, un flic paranoïaque et obsessionnel.
Finn est un gamin qui est poursuivi par la malchance depuis sa plus tendre enfance. Jusqu'à se retrouver kidnappé par erreur par une bande de malfrats pas bien malins. Le ton de l'histoire est presque burlesque, mais j'avoue que pour une fois un ado héros d'une histoire kingienne m'a laissé un peu froid.
Slide Inn Road. Une famille (grand-père, parents, petits-enfants) embarque dans la vieille voiture du premier pour aller voir une grand-tante mourante, et prend un raccourci à travers champs recommandé par le grand-père. Et se paume un peu, en tombant sur deux gars bizarres qui semblent vouloir cacher un cadavre encombrant dans les ruines d'une vieille baraque. La vie de la famille est menacée, jusqu'au moment où le grand-père prend les choses en main. Le rythme est enlevé dans cette nouvelle somme toute assez classique, mais la personnalité et l'énergie du grand-père la rendent bien sympathique.
Ecran rouge : On entend parler d'une rumeur sur des extraterrestres malveillants qui se cacheraient dans la population, et qui se dévoileraient juste après l'apparition d'un écran rouge sur le smartphone de leur victime. J'ai trouvé cette nouvelle assez plate, et un peu redondante, quelque part, avec Willie le Tordu.
Le Spécialiste des turbulences. Nous voilà sur les traces d'un homme qui embarque, sur ordre d'un mystérieux mécène, qui embarque dans des avions qui doivent subir des turbulences pouvant mener au crash. Grâce à ses pouvoirs particuliers, l'avion ne s'écrase pas. J'ai moyennement apprécié cette histoire, l'ayant déjà lue dans l'anthologie Classe tous risques. La deuxième lecture s'avère plus décevante que la première.
Autre nouvelle déjà lue, mais cette fois-ci en anglais, Laurie raconte comment un petit chien, offert à un veuf en pleine dépression, va lui sauver la vie dans une situation totalement inattendue. Une très bonne histoire, exempte de fantastique, mais pas d'émotion.
La nouvelle Serpents à sonnettes se déroule, comme la précédente, en Floride. Mais sur des lieux déjà explorés par King, puisque nous sommes juste à côté de Duma Key, théâtre du roman du même nom. Là aussi, deux enfants jumeaux vont jouer un rôle particulier dans cette histoire où un retraité occupant la maison d'un ami va être mis sur la sellette par la mort de sa seule et unique voisine. Autre clin d'oeil à son oeuvre, le héros apparaît dans Cujo. On retrouve dans cette histoire, outre l'enfance, un autre thème cher à l'auteur, la hantise, ainsi qu'un flic harceleur, comme dans Le Mauvais rêve de Danny Coughlin.
Les Rêveurs se passe, contrairement aux autres, récentes, dans un cadre ancien, dans l'entre-deux-guerres. Un scientifique très particulier est persuadé de pouvoir aller par-delà le mur du sommeil, et cette expression est assumée par King, puisqu'elle se veut un hommage à l'une de ses inspirations régulières, Lovecraft. Un de ses livres est d'ailleurs présent dans l'histoire. Je me suis un peu ennuyé sur les trois premiers quarts de l'histoire, moins sur la fin, même si celle-ci m'a semblée un peu expédiée.
L'homme aux réponses a installé son stand sur le bord de la route, et lorsqu'un homme en proie à un dilemme majeur (embrasser la carrière d'avocat dans le cabinet dirigé par son père et faire plaisir à son futur beau-père, ou déplaire à celui-ci et s'installer à son compte dans une petite ville dont il est tombé amoureux) s'arête pour lui poser des questions lui permettant de faire son choix, il se passe quelque chose d'étrange : l'homme aux réponses disparaît, et notre héros se réveille au volant de sa voiture, à l'arrêt, mais avec des certitudes. Il va recroiser ce même homme aux réponses en deux autres occasions, à des moments cruciaux de sa vie, et on a droit un récit vraiment noir. A noter un récit encapsulé lorsqu'il se retrouve à défendre les intérêts d'une femme au visage brûlé. Un récit plutôt prenant, plein d'énigmes.
Dans l'ensemble j'ai bien aimé ce recueil, même si ce n'est pas son meilleur (difficile de faire mieux que Brume et Danse macabre). La qualité est diverse, entre longs récits vraiment prenants et fonds de tiroirs à l'intérêt ou à la force limité(e). Et j'ai trouvé que cela manquait un peu de diversité, certaines histoires se répondant sur des thématiques.
King a été un peu feignant dans sa postface, ne donnant pas d'infos particulières sur les circonstances dans lesquelles il a écrit ces histoires, probablement parce que certaines sont assez anciennes et qu'il ne s'en souvient pas. En revanche il parle du fait qu'il n'a été satisfait que deux fois des histoires finalement écrites, c'est à dire qu'il les estimait à la hauteur des idées qui les ont inspirées : il s'agit de La Ligne verte, et The Shawshank Redemption. Deux histoires adaptées et portées à l'écran par Frank Darabont. Coïncidence ? Chacun jugera.